Cultures contemporaines

Corps Diplomatique

Halory Goerger
RENDEZ-VOUS BIENNAL NOS FUTURS Corps Diplomatique est la réalisation sur scène de ce qui n’aurait dû être qu’une expérience de pensée : que se passerait-il si on laissait dériver une troupe à bord d’une station spatiale pendant des dizaines de milliers d’années, avec pour mission de répéter et de jouer un spectacle ad vitam aeternam ?
Un journaliste a fait le déplacement pour assister au départ du Corps Diplomatique, un groupe d’astronautes amateurs qui s’apprêtent à dériver dans l’espace pour écrire du théâtre au quotidien. Ils partent avec les moyens d’assurer leur autonomie et de renouveler les effectifs par procréation artificielle. À la mort de chaque comédien, un autre reprendra son rôle. Touché par la pureté de la démarche, le journaliste va faire le choix de rester et le regrettera jusqu’à la fin des temps. Corps Diplomatique met en scène nos efforts parfois dérisoires de construction d’un discours artistique cohérent dans une société en déconfiture. On a encore juste assez d’énergie pour envoyer quelque chose dans le cosmos, alors cette fois-ci, au lieu d’envoyer des pilotes d’essai ou des milliardaires, envoyons des artistes. Ils seront notre corps diplomatique. Mais contrairement à la capsule temporelle qui est un instantané d’une civilisation, le groupe fera évoluer cette civilisation de génération en génération. En supposant que ces artistes passent la moitié du temps à l’écrire et l’autre à le répéter, ils auront donné le spectacle un million de fois. À cet égard, ce sera le spectacle le mieux préparé de l’histoire de l’univers.

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Entretien avec Halory Goerger

Vous décrivez le spectacle comme une « expérience de pensée ». Qu’est-ce que cela signifie ? En tant qu’outil philosophique, l’expérience de pensée permet de formuler et résoudre un problème en le débarrassant de toutes ses contraintes héritées du réel. L’expérience que je mène dans Corps Diplomatique me permet d’étudier une question qui m’obsède depuis que je fais du théâtre : si on supprime la valeur temps dans l’art, que se passe-t-il ? Plusieurs fois à la veille d’une première, j’aurais volontiers acheté 48h supplémentaires sur un hypothétique marché noir du temps. Que se passerait-il si le temps de création était une ressource infinie ? Il y a donc un premier projet, qui est de créer une situation de théâtre qui rend possible cet impossible. C’est cela que je qualifie d’expérience de pensée. Et il y a, niché dedans, un second projet, celui des personnages, auquel j’ai besoin que le public adhère pour qu’il « achète » la situation. Et ce projet-là est absurde. Les personnages vont droit dans le mur et ça n’en rend pas l’expérience moins intéressante, à mon sens. _ Avec Germinal, vous montrez la construction d’un langage, en partant d’une origine, pour arriver jusqu’au théâtre ; Corps Diplomatique part du théâtre pour aller vers la table rase. Qu’est-ce qui s’est passé entre Germinal et Corps Diplomatique pour que le projet prenne un virage aussi pessimiste ? En effet, Corps Diplomatique prend le contrepied de Germinal tout en étant un peu sa suite logique. Dans Corps Diplomatique, il y a destruction et non construction d’une communauté ; dégradation et non construction du langage ; perte de l’humanité et non pas construction d’une humanité. Cette communauté se désagrège parce que son espoir de refondation de l’art repose sur des prémisses absurdes. Quand un des personnages dit « on ne part pas avec l’Encyclopédia Universalis, là, juste avec nos cerveaux, et ces cerveaux ils vont évoluer », il formule un espoir naïf qu’un « reboot » post-humaniste est possible. Cette candeur-là est impardonnable mais j’aime l’idée qu’on y croie, le temps de mettre en scène un cauchemar. Après un cauchemar, c’est parfois paradoxalement confortable, je voulais garder cette ambigüité. _ Dans ce geste de la table rase qui préside au projet des personnages de Corps diplomatique, je lis une volonté assez effrayante : celle d’éradiquer le passé et de nier tout mouvement historique. J’aurais voulu ne pas devoir aborder frontalement ces questions politiques, mais le contexte m’y a un peu forcé. Notamment, le mouvement de sécularisation que je pensais être irréversible tend à se gripper. On n’a pas échappé à une forme de régression dans l’art. On pensait être dans le « post », et on a le sentiment qu’il faut tout recommencer. Si le monde était un jeu vidéo en ligne, j’aurais l’impression que quelqu’un a piraté le personnage « art » et l’a fait redescendre au niveau zéro. Or une grande partie de ma pratique artistique repose sur une perception collective plus bienveillante de l’art. Ca devrait relever de l’acquis historique (la liberté d’expression inconditionnelle, l’idée que nos territoires d’action doivent être en expansion permanente, une forme d’intertextualité qui relève quasi du patrimonial, et sur laquelle l’artiste peut s’appuyer si il le souhaite…) Et tout cela est en train de vaciller : les attaques simplistes contre la prétendu hermétisme de l’art contemporain se banalisent. L’art n’échappe pas à la sale ambiance générale, ce serait trop beau. Après c’est tant mieux, c’est une forme d’adversité, ça pimente l’affaire. Les personnages de Corps Diplomatique tentent de trouver une solution à ce problème mais ils ratent leur coup. Ils finissent par faire exister des formes de sociabilité lamentables. Ils retournent à des organisations tribales et ce repli religieux découle quelque part d’une abdication de la pensée. _ Corps Diplomatique présente des individus à la fois inoffensifs et nocifs, porteurs d’une utopie qui bascule dans une dystopie. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette alliance des antagonismes ? C’est précisément le point de vue que je porte sur les utopies des communautés dans lesquelles je me suis formé en tant que sujet. J’ai souvent aimé faire du mauvais esprit, probablement pour nous maintenir en éveil, pour éviter qu’on s’enfonce dans nos certitudes et nos idéaux. Je crois que toute communauté a besoin qu’on lui rappelle à quel point on est – aussi – un peu ridicules. Pour croire en l’idéal, quel qu’il soit, j’ai besoin en permanence de faire exister sa critique. Ce groupe d’idéalistes isolés du monde, j’avais envie qu’ils soient à la fois charmants et horripilants. Mettre en scène leur échec, ça n’enlève rien à l’admiration que je voue à celles et ceux qui essayent. _ Avec Corps Diplomatique, vous assumez radicalement la fiction. Que vient et peut apporter la fiction au théâtre ? Pourquoi en aviez-vous besoin ? J’ai l’impression que la fiction permet d’aborder les problèmes de manière plus précise et plus complexe… C’est exactement cela : je me méfie des codes très critiques d’un théâtre ultra distancié : quand le spectateur regarde alors des acteurs qui jouent à jouer, on établit des conditions de réception bien particulières qui n’étaient pas optimales pour ce projet. On avait besoin que l’attention et les sens se relâchent, que les gens se laissent embarquer par le pouvoir de la fiction. J’ai initialement pensé à une conférence solo, avec des décrochages incarnés, dans une tradition performative qui permet ces glissements et que j’ai déjà pas mal explorée dans le passé. Mais monter ce projet comme une fiction assumée, littérale, ouvertement théâtrale, c’était joyeux et excitant. Le terme est galvaudé mais je suis un artiste conceptuel qui utilise les outils du théâtre. Je regarde la scène comme un espace de projection mentale : qu’est-ce qu’on va faire de « ça » ? Mais « ça » va du programme de salle aux critiques, en passant au type de relation que l’on noue avec la costumière, la dimension de formation continue où on continue à apprendre des effets de machinerie en discutant avec les techniciens sur place, la façon dont on pense l’entrée du public, les niveaux de lumière dans la salle. Je suis intéressé par absolument toutes les dimensions du théâtre : l’avant, l’après, le pendant. Si le théâtre m’intéresse autant, c’est parce qu’il génère un trafic humain qui trouve toute sa force dans l’écriture de plateau. _ Corps Diplomatique est une pièce sur le langage. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce registre de langue très particulier, à la fois réaliste et excessivement articulé, que vous convoquez dans ce spectacle ? Quand Brétécher fait parler ses personnages elle leur prête une langue qu’on finit par croire documentaire. Et pourtant, elle est assez fantaisiste… Je suppose qu’on a la langue qu’on mérite, la mienne fait le yoyo entre le châtié et le cru, et les acteurs s’en emparent comme ils peuvent. Je fais de mon mieux pour faire coexister l’envie de précision et la nécessité de relâchement. La pièce nous promène dans plusieurs époques. Pour étudier l’évolution des mœurs des personnages, le langage est une variable intéressante. _ C’est un projet risqué que de vouloir convoquer au théâtre tout un imaginaire de science-fiction, propre au cinéma. Je pensais à la série Alien, notamment à cette ambiance familière, quotidienne dans l’espace … Lesquels vous ont inspiré ? On est effectivement plus proche d’Alien ou de Moon, que de la SF héroïque. La science-fiction qui m’intéresse rend possible la suggestion d’une autre organisation sociale, en tout cas libère notre capacité de lecteur ou de spectateur à accepter ça comme un étant donné dans la fiction qui se développe. Par exemple si l’auteur décrète qu’on est dans un matriarcat hédoniste où la norme de déplacement est la bourrée auvergnate, ça change un peu tout non ? Je dis pas que c’est brillant mais ça permet d’imaginer un autre monde. Quand la situation au plateau prend racine dans un futur, ça crée un véritable espace de liberté. Les personnages de la pièce n’en profitent pas vraiment, et c’est bien pour ça que c’est une comédie dramatique, et qu’elle reflète à mon sens notre situation présente. Propos recueillis par Marion Siéfert

Interroger le réel pour imaginer demain C’est autour de ce désir que s’imagine cette première édition de NOS FUTURS qui se déploie dans quatre villes d’octobre à décembre 2016. Chacun des lieux partenaires présente une programmation de spectacles, de rencontres ou d’ateliers qui nous invitent à rêver et à construire de possibles mondes à venir. NOS FUTURS est un rendez-vous biennal initié par le Théâtre Nouvelle Génération – CDN de Lyon en étroite collaboration avec le lieu unique à Nantes, le Théâtre Am Stram Gram à Genève et le TJP à Strasbourg.
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