Édito


Pour vous donner la métaphore de votre présent, je vais vous raconter une histoire. Comme toute vérité qui se montre dans le songe du monde, elle passe pour une fiction, et comme toute vraie fiction, elle s’incarne dans le moment présent, où vit tout temps qui fut, ou qui sera.

— Eugène Green, Un conte du Graal

Lorsque notre index suit les lignes du fleuve sur la carte, c’est l’esprit qui parcourt des territoires. Les chorèmes tramés ou colorés se succèdent, distribués d’une manière qui paraît parfois chaotique ou selon un agencement mystérieux pour le profane.
Ils sont toutefois liés, traversés par d’autres cours d’eau, ruisseaux ou rivières, qui confluent vers l’artère centrale et forment un vaste pays, versicolore et rhizomatique.
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De même les fils rouges d’une saison peuvent être multiples, mais la ligne de force demeure unique. C’est l’ambition de commuer le regard, forger les opinions, donner un semblant de perspectives sur l’avenir, renforcer un corps social souvent épars.
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Et tout comme les opérations permettant de construire une représentation géographique recourent à des déformations (faisant, somme toute, d’une carte une fiction), l’approche est ici le plus souvent oblique, mais convoquant un imaginaire en prise avec le monde, offrant des projets bercés de vécus réinventés.
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Les nombreux temps proposés tentent d’instaurer des répits dans la fureur du siècle, sans toutefois nous en éloigner plus que pour le découvrir sous de nouveaux atours. Le territoire mental qui est ici évoqué prend donc sens dans notre environnement, social, scientifique, politique. Les expositions Le vide et la lumière (Evelina Domnitch et Dmitry Gelfand), Disarm (Pedro Reyes) ou Mégastructures présentent de singulières anamorphoses du réel, tandis que sur scène, d’Un Autre Orient (carte blanche au festival Les Orientales) à Pièces (Ambra Senatore) en passant par Zone (LTK Production), les musicien(ne)s, chorégraphes et comédien(ne)s s’approprient la matière du monde pour cristalliser un moment suspendu et privilégié.
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Ailleurs, le lieu unique porte des projets caressés d’un souffle clairement chimérique. Le temps fort « Nos Futurs » (Corps Diplomatique de Halory Goerger, Primitifs de Michel Schweizer…) réunit des visions de lendemains qui chantent, destinées à faire réémerger quelques nouvelles Atlantides. Car l’utopie tire sa force de deux croyances : celle dans le pouvoir transformatif de la fiction, mais également celle dans l’existence d’un autre possible, ce qui est la condition sine qua non pour l’action.
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Le pays que nous vous convions à explorer ne connaît donc pas de frontières. Il vit au rythme permanent de cœurs multiples, bercé de doux drones ou de mélodies variées. Il accueille à bras ouverts les singularités, les déviances, les originalités, les indisciplines, les songes et les métamorphoses.
C’est ce pays qui, nous l’espérons, se posera quelque peu en modèle à celui qui vous entoure lorsque vous lèverez les yeux de la carte.

Patrick Gyger
Directeur, le lieu unique