Édito

Il est grand temps de remettre une île imaginaire au centre de l’atlas de nos voyages. Le rêve dont elle se fait l’écho sert d’amer nous alignant sur une destination qu’il ne s’agit pas d’atteindre, mais vers laquelle nous diriger. Les bords que nous tirerons en chemin seront choisis d’après les airs que nous revendiquons : ceux de la tolérance philosophique et religieuse, de la culture pour tous, d’une attention toute particulière portée aux poètes et aux saltimbanques.
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Alors que L’Utopie de Thomas More, publiée en 1516, fête son demi-millénaire durant cette saison 15/16, son inspiration — car l’œuvre est destinée à être lue et non vécue — se fait portulan des cabotages proposés en ces pages.
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Face à un monde qui paraît souvent avoir tourné le dos au bien commun pour privilégier l’épanouissement de l’individu, penseurs et artistes placent à notre vue le balisage vers les chenaux d’accès aux eaux calmes ou au grand large. Il est alors permis de nous arrêter un moment pour laisser passer un grain, ou au contraire de répondre à l’appel des flots, de connaître l’excitation de la découverte.
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En votre compagnie et entourés de compagnons de voyage nombreux et fidèles (la Cité, le Centre des Congrès de Nantes, le Grand T, théâtre de Loire-Atlantique, le TU-Nantes, les Rendez-vous de l’Erdre, La Bouche d’Air, Mire, Ethica, le Musée Jules Verne…), nous vivons à vos côtés une geste qui se veut épique, irrévérencieuse, dansante, hardie, décalée, spéculative, joyeuse et éclairante.
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À vive allure sous les pesants dolmens de la banalité, en contournant les drakkars de l’ignorance, en évitant de justesse les gouffres de l’austérité, l’aventure tiendra en haleine, fera découvrir des percées aux panoramiques étincelants, cinématographiques souvent, aux perspectives intimistes (Caravaggio joue L’amour est un crime parfait, Guy Brunet réalisateur : le Studio Paravision), aux travellings oniriques (In Dreams : David Lynch Revisited, Léviathan et ses fantômes), aux détournements drolatiques (System Failure).
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Plus loin, autour de quelques phares (tg STAN, Anne Teresa De Keersmaeker, Andy Warhol), répondant aux sirènes d’âmes audacieuses (Pierre Henry, Pascal Dusapin, Carlo Gesualdo, Mulatu Astatke, Éliane Radigue), à des sonorités familières (Feu ! Chatterton, La Souterraine) ou improbables perçant la brume (Albert Marcoeur, Collection Morel, Les machines célibataires), se dessinent des avancées hallucinées (Mundo Mantra, La Monte Young Tribute Performance), des trouées burlesques (Das Weisse vom Ei (Une île flottante), Hallo, Groumf !), des équilibres précaires (Celui qui tombe, Aléas), des paysages impudiques (JOHN, 69 positions) ou cruels (Belle d’Hier), des étendues mythiques (Kraftwerk), suivant des cartographies participatives (Atlas) ou stellaires (ad noctum, Je danse parce que je me méfie des mots)…
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Avec vous, nous arriverons alors, ne serait-ce qu’un fugace instant, en ce lieu dont l’approche nous aura transformés, prêts non à refaire le monde, mais à le voir sous une lumière nouvelle.

PATRICK GYGER
directeur
le lieu unique