Rob

Dimitris Karantzas

D’après un texte de Efthymis Filippou

Figure émergente du théâtre grec, Dimitris Karantzas dirige dix acteurs dans une pièce du dramaturge et scénariste Efthymis Filippou. Un homme a été assassiné, ses obsèques sont célébrées : chaque invité doit évoquer le souvenir de Rob. Se détache en clair-obscur le tableau d’une société stagnante en quête de ses démons et de ses dieux.

Votre travail entretient un lien étroit avec la tragédie. Terreur et pitié. Comment abordez-vous ces deux forces contradictoires et fondamentales ?

En effet, la tragédie, sa structure, ses prolongements philosophiques et  son langage représentent des outils essentiels dans la composition de mes représentations. La tragédie parvient toujours à élever en poésie ce qu’il y a de plus prosaïque. En ce qui concerne la pitié, j’ai une relation ambivalente avec cette notion. Je la remplacerais par celle de compassion, ou de justice, qui sont des notions plus neutres. En ce qui concerne la terreur, le premier mot qui me vient est « libération ». L’homme semble être en perpétuelle lutte pour se débarrasser de tout ce qui l’entrave – des simples peurs de tous les jours jusqu’à l’organisation terroriste. 

Dans Rob, peut-on susciter de la pitié autour d’une figure de serial killer ?

Nous pouvons ressentir de la compassion. Avant tout, nous ne savons pas si Rob existe, s’il a jamais existé ou s’il représente le fantasme indispensable d’une société invalide qui veut créer un héros qui fonctionnerait à l’instinct. Tout d’abord, l’œuvre est une parabole : le portrait de Rob que nous voyons, composé de 10 personnes différentes, n’est pas réel. Par la bouche des narrateurs, Rob se métamorphose, se réfracte, change de forme et d’histoire. En fait, la caractéristique commune de Rob semble être le dépassement des limites, et l’identification et la compassion que nous pouvons ressentir ne sont pas pour lui mais pour les 10 narrateurs qui vivent de chimères et de fantasmes de libération. La société dans l’œuvre de Filippou est statique, absolument livrée à elle-même, une société sans aucune pensée combinatoire, qui a besoin d’un messie ou d’un bouc émissaire ayant dépassé les limites et en contact avec sa nature animale. Une nature que nous oublions de plus en plus en tant que société, pour nous retrouver devant une hybris – pour revenir à la tragédie.

Howard Barker dit de la tragédie qu’elle est comparable à une voix qui brise le silence. Comment travaillez-vous avec le texte et la parole ?

Je commence par la parole. Par la structure interne du texte, par l’association et l’enchaînement des mots. Par la musique qui produit finalement le sens. Car le sens lui-même peut mener au ton psychique. Si je n’arrive pas à entrer en contact avec la parole, je ne peux rien penser pour la représentation, je ne peux créer absolument aucune image ni donner aucune directive. Le travail avec chaque acteur est épuisant pour parvenir à ce qui construit le sens, afin que tout prenne corps. C’est la raison pour laquelle le choix de chaque acteur est réalisé selon des critères très sévères, et j’ai l’habitude de travailler avec certaines personnes, ce qui a créé un groupe atypique.

Rob semble jouer de manière ambivalente sur les figures du meurtrier, du martyr et du bouc émissaire. Or, dans notre contexte politique, ces notions sont souvent mélangées. Comment approchez-vous cette confusion ambiante ?

Je ne veux pas associer une allégorie poétique à la terreur capitaliste prosaïque et odieuse de l’époque que nous vivons. Car ici, il n’existe pas d’allégorie, il s’agit de réalisme, qui est devenu dangereux.

Votre travail inclut une réflexion sur le spectateur et sa “complicité”. Quelle est sa part dans le spectacle ?

La complicité et la participation du spectateur sont indispensables. J’essaie toujours de proposer au spectateur de se déplacer légèrement, je ne veux pas lui permettre d’attendre des solutions toutes faites car elles l’empêchent de se poser des questions. Actuellement, j’ai l’impression que nous absorbons passivement des informations. Le dernier bastion de résistance, pour moi, c’est l’art : celui qui demande au spectateur d’aller à sa rencontre, et non l’art qui tente de l’endormir ou de le soulager.

Extraits d’une interview réalisée par Isabelle Barbéris

En grec surtitré. Dans le cadre du Printemps Athénien.

En coproduction avec le Onassis Cultural Centre – Athens. En coréalisation avec le Grand T, dans le cadre du dispositif Cosmopolites.

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