Nachlass

Pièces sans personnes / Rimini Protokoll (Stefan Kaegi / Dominic Huber)

Lettre au public futur

La mort serait le plus petit théâtre, selon Leibniz. Des tombeaux aux vanités, en passant par les veillées, les oraisons et les voyages aux pays des mort de Virgile et de Dante, Nachlass – Pièces sans personnes du collectif Rimini Protokoll (Stefan Kaegi / Dominic Huber) réinterroge notre manière de mettre en scène notre propre mort. A l’heure où s’accentue l’hybris transhumaniste et son désir illimité de vaincre la finitude, cette installation immersive révèle un au-delà non dénué de joie et de dérision, et nous rappelle que les épitaphes des inscriptions sur les pierres tombales peuvent aussi être des traits d’humour.

Vous dites que Nachlass est une « pièce sans personnes ». Dans l’histoire du théâtre, on pense au « no man’s show » de Heiner Goebbels Stifter’s Dinge, où le rapport à la mort était central… Avec ce sous-titre, le dispositif rappelle l’une de vos précédentes créations, Situation Rooms. Peut-on faire le lien ?

SK – Dominic Huber a développé les espaces et la scénographie des deux pièces. A chaque fois, c’est la scénographie qui devient le protagoniste de la pièce. Mais dans le cas de Nachlass, les narrateurs ne sont plus là. Dans les arts vivants, il existe toute une tradition consistant à mettre en scène la mort ; tout un théâtre de la personne qui n’est déjà plus là. La fragilité, l’absence, le danger de mourir ont partie liée avec le théâtre, qui encourt le risque perpétuel de ne pas avoir lieu. Quand Molière est mort, le théâtre a continué de simuler que tout allait bien. Le théâtre est une machine qui essaie de continuer au-delà de l’imprévisibilité, mais pour moi cette imprévisibilité est le centre du théâtre. Pour la mort, c’est la même chose : d’un côté nous savons que nous sommes tous mortels ; de l’autre côté nous ne cessons de simuler son inexistence. On voulait laisser parler des gens qui n’ignorent pas la mort ; et qui étaient d’accord pour préenregistrer une performance sur leur mort en vue du moment où ils seront absents.

Peut-on parler d’autofiction mortuaire ?

Plutôt que d’autofiction, je parlerais de lettre pour le futur, de time box. A l’école, on jouait à écrire une lettre à nous-mêmes dans le futur. Là, les protagonistes s’adressent à un public dans le futur et à ceux qui restent. En avançant dans le temps, ils disparaissent vraiment. Mais l’installation n’est pas une pierre tombale. Ce n’est pas non plus le service d’une église avec un prêtre. C’est une réflexion sur ce qui change notre mémoire avec les nouveaux médias : avec l’enregistrement, les millions de photos d’e-mails que nous accumulons sur nos disques durs, par exemple. Ce n’est pas vraiment de la « fiction » car il y a quelque chose de très documentaire là-dedans. D’un autre côté c’est très juste, car il y a une part inévitable de fiction à envisager notre propre finitude.

Nous passons une grande partie de notre existence à archiver nos propres restes sur Internet et à les partager, y compris post-mortem ?

L’installation joue à la frontière du public et de l’intime, et on peut faire cette comparaison : qui aura accès à toutes ces informations après notre mort ? Cela ne fait que quelques années que Facebook a introduit un protocole post-mortem. Est-ce que cela fait partie de l’héritage, ou pas ? Il y a une situation légale complexe.

Dans l’installation, le rapport à la mort est traité de façons différentes, par l’âge, la maladie, et le risque. Trois formes de finitude. Comment avez-vous travaillé avec les gens ? Quelles indications leur avez-vous données ?

Il ne s’agit pas d’une lettre pour des proches dans le futur, pour notre épouse ou notre fils par exemple. C’est une lettre ouverte. Il fallait d’abord des gens disponibles pour ce voyage. On les a invités à s’imaginer un public qu’ils ne connaissaient pas encore. Il a fallu chercher longtemps pour trouver des personnes d’accord avec cette procédure, et qui la trouvaient même joyeuse. Et il a fallu choisir, car c’était par exemple beaucoup plus facile de trouver des femmes âgées ayant survécu. Il fallait différents personnages. Il existe des gens qui veulent décider eux-mêmes du moment de leur mort et utilisent la législation suisse, comme l’a fait Mme Gros par exemple, que la législation française rendait très malheureuse (ndlr. : la législation suisse autorise le suicide assisté). A l’inverse, Mme Bellangi, morte maintenant, n’a pas voulu couper le fil de sa vie pour être en accord avec sa foi. Ces histoires très personnelles et sûrement assez normales côtoient des récits plus atypiques. Dans l’histoire de Tayip, on a été impressionné que quelqu’un ayant vécu 50 ans en Suisse veuillent que sa dépouille rentre à Istanbul. Nous traitons aussi le rapport à la mort subite et précoce. Si, dans l’histoire, on a plus eu tendance à se souhaiter une mort tardive, il y a aujourd’hui des gens qui souhaitent ce type de mort. Apparemment, aujourd’hui, on n’a plus de temps pour la mort, on veut mourir très vite ; et on croit que c’est moins cruel, moins douloureux, ce qui n’est pas le cas. Il a des gens qui meurent dans des accidents. Avec Michi (Michael Schwery), on a travaillé avec quelqu’un qui court un risque élevé de mourir soudainement, du fait de son hobby (ndlr : base jump). On a également cherché à créer certaines relations, comme avec le neurologue, qui a accepté de parler de sa propre démence… après avoir travaillé dessus toute sa vie. C’est encore un autre regard.

Vous qui avez été journaliste, comment vous choisissez votre « terrain » ?

C’était dans un petit journal local en sortant de l’école, j’écrivais sur plein de sujets et trouvais toujours intéressant de faire ces recherches. Mais le moyen d’écriture, la distance qui se mettait en place, ou la vitesse avec laquelle il fallait travailler ne me satisfaisaient pas. Un côté de mon travail reste le même : je fais des recherches, je vais parler avec des gens. Mais je recherche des formes qui engendrent des expériences et des interactions avec le sujet, pour ne pas m’en tenir au fait.

La collapsologie s’intéresse au déclin, et à la manière d’en tirer de l’énergie voire de la joie. S’approprier sa propre finitude revêt une dimension politique ?

Nous devons nous poser la question au moment où les GAFA développent des projets pour prolonger la vie. Je crois que combattre la mort est une arrogance de l’être humain. Il y a une autre expérience de vie sur la planète, les insectes sont là depuis des milliards d’années. Il y a de l’humour dans ces témoignages, les narrateurs développent de la dérision et s’amusent de leur propre rapport avec le temps.

Interview réalisée par Isabelle Barbéris

 

 

Jeudi 24 mai 2018 : 18h30 – 20h – 21h30
Vendredi 25 mai 2018 : 18h30 – 20h – 21h30
Samedi 26 mai 2018 : 14h – 15h30 – 17h – 18h30 – 20h – 21h30
Dimanche 27 mai 2018 : 15h30 – 17h – 18h30
Mardi 29 mai 2018 : 17h – 18h30 – 20h – 21h30
Mercredi 30 mai 2018 : 14h – 15h30 – 17h – 18h30 – 20h – 21h30
Jeudi 31 mai 2018 : 17h – 18h30 – 20h – 21h30
Vendredi 01 juin 2018 : 17h – 18h30 – 20h – 21h30
Samedi 02 juin 2018 : 14h – 15h30 – 17h – 18h30 – 20h – 21h30
Dimanche 03 juin 2018 : 15h30 – 17h – 18h30

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