Milo Rau

La Reprise. Histoire(s) du théâtre (I)

En français et néerlandais surtitré

Avec La Reprise, vous commencez la série que vous appelez Histoire(s) du théâtre en référence à Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. De quoi s’agit-il ?

Milo Rau : Les Histoire(s) du cinéma de Godard sont des anecdotes très personnelles. Et indirectement, il s’agit aussi de l’histoire – violente – du XXe siècle. Ma première partie de Histoire(s) du théâtre portera également sur le point de vue des créateurs, sur les obsessions des acteurs, sur mes obsessions. Cela inclut aussi des questions techniques : comment les expériences humaines extrêmes – honte, chagrin, violence – peuvent-elles être représentées sur scène ? Que signifie « vérité » au théâtre ?

Vous évoquez dans La Reprise le meurtre d’Ihsane Jarfi. Ce fait divers n’a guère attiré l’attention en dehors de la Belgique. Comment êtes-vous tombé dessus ?

L’un des acteurs, Sébastien Foucault, vit à Liège et a suivi l’affaire. Il a assisté à toutes les audiences, presque obsessionnellement, et quand on a commencé à réfléchir à un « cas » pour La Reprise, il a proposé cette affaire-là.

Mais qu’est-ce que cette affaire a à voir avec une « histoire du théâtre » ?

Les acteurs et moi, lors des répétitions, nous nous sommes posé un certain nombre de questions : pourquoi faisons-nous du théâtre ? Comment ? Je me suis rendu compte que, pour ne pas tomber dans le piège des vérités autobiographiques, je devais m’appuyer sur quelque chose d’objectif. Ihsane Jarfi a été torturé et tué par quatre jeunes hommes sans aucune raison, et l’histoire ne peut être reconstituée aujoud’hui qu’à partir des récits des meurtriers. Comment pouvons-nous mettre cette affaire sur une scène de théâtre ? Comment jouer un meurtrier ? Comment battre quelqu’un ? Et comment pouvez-vous répéter tout cela tous les soirs ?

La pièce est également consacrée à la perte et au deuil, au mensonge et à la vérité, à la cruauté et à l’horreur. La mort d’Ihsane Jarfi est-elle tragique ?

Nous tournons obsessionnellement autour de la nuit où Ihsane Jarfi est tabassé à mort, mais nous sommes en réalité intéressés davantage par autre chose : ce meurtre découle d’une séquence banale et inutile de coïncidences malheureuses. Deux fêtes d’anniversaire, plusieurs personnes qui se rencontrent involontairement. Il y a une violence sociale qui trouve un déclencheur. C’est comme dans la tragédie antique : les gens, les personnages sont aveugles. Jarfi est mort parce qu’il était au mauvais endroit au mauvais moment. Les meurtriers n’avaient aucune raison de le tuer, ils n’en avaient pas l’intention – tout comme Œdipe n’a aucune intention de tuer son père, qu’il rencontre par hasard à un carrefour.

Vous vous intéressez aux drames sociaux de cinéastes comme les frères Dardenne et Ken Loach. La Reprise est aussi une sorte d’hommage critique au drame social.

C’est exact : la représentation de la misère sociale des frères Dardenne ou de Ken Loach correspond à une forme de cinéma engagé qui n’intéresse plus les jeunes générations. Pourquoi la réalité sociale n’est-elle plus racontée de cette manière ? Pourquoi n’y a-t-il pas d’idée d’une humanité avec un destin commun ? Pourquoi la description de la misère, des coïncidences épouvantables de l’histoire qui nous écrase, n’inclut-elle plus la révolte qui est présente dans tous les films de Dardenne ou de Ken Loach ? Le fait que je forme un collectif improbable pour La Reprise, réunissant des gens qui, autrement, ne seraient pas entrés en contact, correspond à cette idée du théâtre comme un acte fondamentalement solidaire.

Il y a quelque chose dans vos créations qui s’inscrit nettement dans une volonté de situer le théâtre au cœur de la cité, de confronter le public à la violence du monde.

Oui, cette idée que le théâtre est fait pour un public, qu’il s’agit d’une œuvre publique, est au centre de mon esthétique. La Reprise est une allégorie sur le rôle du public : pourquoi regarde-t-il ? Pourquoi n’est-il pas sur scène ? Pourquoi ne s’implique-t-il pas ? Et cela nous ramène aussi au cinéma engagé : le fait qu’il n’y ait pas de « spectateurs » et d’« auteurs », pas d’« acteurs » et de « critiques », que nous faisons tous partie de la même humanité, de la même grande histoire. C’est une idée très grecque du théâtre : Ihsane Jarfi, ses meurtriers, ce ne sont pas des psychologies spéciales, ce ne sont pas des personnages, nous le sommes tous. Mais il y a cette différence importante : dans la tragédie antique, tout se passe sous le regard des dieux. Si Œdipe tue accidentellement son père, ce n’est pas une coïncidence, mais fait partie d’un grand destin collectif de l’humanité. Il y a donc un but à tout ce qui se passe. Mais comment le trouver aujourd’hui ? Où est la transcendance derrière la misère humaine ?

Extraits d’une interview réalisée par Hugues le Tanneur.