Bois Impériaux

Das Plateau

d’après un texte de Pauline Peyrade

Un frère et une sœur roulent sur une autoroute. Au compteur les kilomètres filent alors qu’on plonge dans la forêt et dans la nuit. Bois Impériaux – ré-écriture lointaine d’Hansel et Gretel – nous parle de la fratrie, de la possibilité ou de l’impossibilité de faire avec la folie de ceux qu’on aime. Un spectacle haletant et étrange, qui sonde les replis de la mémoire et de l’oubli, les rêves et les souvenirs.

Bois Impériaux pourrait presque faire figure de texte « manifeste » de votre démarche artistique. On y retrouve tous les ingrédients – le thème (la jeunesse), mais aussi les larges trouées textuelles qui permettent le déploiement de plusieurs langages artistiques.

Au début, je trouvais même ce texte un peu trop proche, « collé » à notre esthétique. Finalement, nous sommes entrés véritablement dans le texte en nous questionnant sur sa forme : toutes les petites séquences qui créent une multitude d’interstices, qui sont autant de vides, de silences. « Ça parle », mais il y a du silence partout… Tout ce qui se dit se trouve en creux, et toutes les indications qui sont données pointent en fait vers un monde obscur, psychique. Dans Bois Impériaux, les ellipses du texte, la construction par séquences nous ramènent bien entendu vers une écriture scénaristique et quasi-cinématographique, mais ce qui est écrit n’est en fait que la surface frémissante d’une chose plus trouble et ombrageuse. Par exemple, on se rend compte à la lecture que l’on croit se situer dans un présent mais que soudain, une scène qui se situe dans le futur surgit. Par conséquent, bien que ce présent se présente comme tel, on est en fait une sorte de passé. C’est comme cela que l’on a commencé à se raconter que l’on était peut-être en fait dans la mémoire d’Irina (ndr. : la sœur).

Donc, selon vous, on peut lire la pièce comme un monodrame. C’est-à-dire une pièce qui se déroule dans la tête d’Irina.

Oui en effet, d’ailleurs à partir du moment où on se situait dans la mémoire d’Irina, tout devenait possible scéniquement. Nous avons donc traité les apparitions comme les fantômes d’Irina. On a conçu avec notre scénographe ce dispositif de glaces et de miroirs sans tain pour en rendre compte. Tous les reflets n’ont pas la même qualité, de sorte que l’on ne sache jamais vraiment où se situe la véritable présence…

Vous parlez aussi de tragédie à propos de la pièce.

Le tragique revient souvent dans notre travail. On part souvent de choses très petites. Par exemple, on a travaillé sur la manière de tenir une tasse de café, juste après la disparition du frère. Sur ce geste, qui doit finalement déjà raconter le drame tout entier. L’articulation du petit et de l’immense, qui est le propre du tragique, nous passionne. Les échelles qui se percutent. Ici, il y a ce temps zéro qui est le petit-déjeuner d’Irina quand elle rentre chez elle et qui est un temps quotidien, banal, une durée « réelle », ça dure 1h20 comme le spectacle. Mais à partir de là, toutes les temporalités doivent pouvoir advenir, celle du souvenir, de la projection, du rêve, de l’oubli…

Certaines photos m’ont donné l’impression d’un décor qui avance vers le spectateur, comme dans l’imaginaire du conte. La forêt qui avance…

On a travaillé sur la notion de profondeur. On est à la fois dans le tout petit, le banal, le trivial et puis il y a ces plongées esthétiques, fantastiques, psychiques, dans le conte auquel nous renvoie la forêt, qui est aussi la représentation de notre société, de sa dangerosité, de sa malveillance, et que l’on a travaillée comme une sorte de diorama. On est dans un dispositif optique, fabriqué à partir de photos et de multiples filtres pour créer de la profondeur et pour que l’œil du spectateur puisse se promener dans l’image. On voit à travers une vitre, puis la forêt apparaît au bout d’un moment. Et on y plonge, avec Irina, de plus en plus profondément.

La compagnie a très souvent travaillé le thème de la jeunesse. Qu’en est-il, avec le temps, du côté générationnel de votre théâtre ?

Dans les précédents spectacles, les personnages étaient de notre âge. Cette fois-ci, je les ai regardés comme de très jeunes gens, comme des enfants. Je trouve terrible ce que l’on fait de la folie, de la maladie psychique. On est tous concernés par des gens qui vont très mal. Le spectacle porte d’abord là-dessus, sur ce que l’on veut rendre invisible, la folie, la mort aussi : comment l’on rejette tout cela hors de nos vies. On a voulu rendre visibles les fantômes qui vivent à côté de chacun de nous.

Le texte est très perturbant car tout est construit sur du mensonge, sur le déni de la réalité. La sœur cache la vérité à son frère. D’une certaine manière, c’est très cruel.

Oui, il lui réclame la vérité d’ailleurs. Ils sont pris tous les deux dans les relations complexes et ambivalentes des frères et sœurs. Ils se mentent pour se protéger mais s’exposent bien sûr en faisant ça, s’exposent eux-mêmes, exposent l’autre. Par ailleurs, l’histoire est très mystérieuse mais elle questionne effectivement le réel. La sœur a plusieurs identités. Finalement le dispositif scénique qui diffracte, disperse, disloque le réel parle de ces personnages fragmentés, éparpillés. On ne sait plus où le réel se situe vraiment, le statut de ce que l’on voit. La pièce, comme un kaléidoscope, interroge la notion de vérité, de la même manière qu’on s’enfonce dans cette forêt…

Extraits d’une interview réalisée par Isabelle Barbéris

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